Un micro mis à la disposition des lycéens dans le hall de l’établissement

« Composez le 313 et adressez-vous à tout le lycée. À n’utiliser qu’en dehors des heures de cours. »

Installé en fin de journée mardi, le dispositif du micro était prêt aujourd’hui pour l’arrivée des lycéens vers 7h30. L’idée à l’origine de ce projet était de faciliter l’expression des lycéens en mettant à leur disposition un micro. Initialement, le projet avait été conçu avec une seule règle « À  n’utiliser que pour le bénéfice de tous. » Finalement, le dispositif consiste en un téléphone posé dans le hall contre un pilier soigneusement recouvert de papier kraft d’un bleu éclatant, accompagné d’une affichette disant simplement « Composez le 313 et adressez-vous à tout le lycée. À n’utiliser qu’en dehors des heures de cours. »

Le micro dans le hall du lycée

Arrivés tôt ce matin, nous observons les lycéens qui traversent sans se presser le hall pour gagner leurs salles de cours. Aucun ne semble remarquer le micro. Mais alors que nous sommes en train de prendre notre petit déjeuner à la cantine, nous entendons tout d’un coup les trois notes qui comme dans un aéroport indiquent qu’une annonce va être diffusée. Puis une voix jeune qui entonne « Je ne veux pas travailler » de Pink Martini. Le chant est joli, le timing judicieux. Nous observons du coin de l’œil les surveillants sourire. Le dispositif promet de bien fonctionner.

« Allo ? Allo ? Allo ? »

Très vite, le signal d’aéroport recommence et l’on entend une voix juvénile annoncer « Nadine est attendue à l’accueil. » Bon. Pourquoi pas. Le signal encore, puis des rires étouffés. Encore des rires. Encore un message qui réclame que Guillaume ou Léa ou Julie gagne le hall immédiatement. Plus tard, au moment de la récré, un groupe de filles utilise le micro pour souhaiter l’anniversaire d’une amie. Nous sommes loin des communications sur des concerts ou autres évènements que nous avions espérés, plus loin encore des messages poético-politiques que je m’étais laissée aller à imaginer. Mais dans l’ensemble, malgré quelques fous rires, quelques « Allo ? allo ? allo ? », les lycéens semblent apprivoiser l’outil.

Jean-Sébastien Poncet en embuscade dans la loge

Une réaction hostile

Après la récréation, alors que les élèves sont retournés en cours, je me fais alpaguer par un membre du personnel du lycée: « Vous êtes bien de la 27e Région ? Vous demandez souvent l’avis des gens, non ? Et bien moi, je vais vous donnez mon avis sur la 27e Région : Vous n’avez rien à faire ici. »  Alors que je le presse pour obtenir plus d’explications, il répète « Nous n’avons rien à nous dire, je vous l’ai dit, la 27e Région n’a rien à faire ici. » Je pressens que le micro n’est pas pour rien dans cette agressivité soudaine quand il lâche « Vous et moi, nous ne faisons pas le même métier. Moi, je travaille, vous… » Voilà, c’est dit. Lui, à longueur d’années, il travaille à contenir les lycéens, et nous, à peine arrivés, nous ouvrons les digues.

La bérézina

Il me semble que c’est à partir de là, comme pour lui donner raison, que les lycéens ont commencé à se servir sans interruption du micro pour des messages de moins en moins audibles et de plus en plus déconcertants. Un terminale colle son téléphone au micro pour partager un morceau de rap qu’il aime bien, mais on n’entend qu’un grésillement. Une élève annonce « Je t’aime. » Avant de conclure « Va te faire foutre Chloé. » Une autre encore « Je veux pas aller en chinois. Le chinois, c’est de la merde. » A chaque message, ces trois notes d’aéroport, aigues et intrusives. Les messages se suivent à intervalles resserrés alors que des cours ont lieu au même moment. À chaque débordement, nous nous sentons de plus en plus démunis face à la manière dont les lycéens se sont emparés du micro pour un usage que nous n’aurions pas imaginé.

Des lycéennes hésitent près du téléphone-micro

Encore un coup du 27e bataillon

Après la pause déjeuner, je me poste avec Marie-Claude, une sociologue qui nous rend visite, dans un coin du hall. J’observe des lycéens tourner autour du micro sans se décider, tandis que d’autres s’en emparent sans hésiter une seconde. J’interroge Walid, qui monopolise depuis un certain temps le micro, sur ce qu’il pense du dispositif « Ah, vous êtes du 27e bataillon ? Vous posez beaucoup de questions. » Je lui répète que nous sommes La 27e Région, mais il persiste, nous sommes « le 27e bataillon », et nous lui sommes sympathiques. Pour lui, l’installation du micro est un geste politique : nous offrons aux lycéens le moyen de la confrontation. Le contenu des messages n’est pas remarquable, mais leur fréquence, leur énergie, témoigne d’un désir très vif de transgression.

Des lycéens diffusent de la musique via le téléphone micro

Une jeune fille avoue avoir eu beaucoup de plaisir à entendre sa voix résonner ainsi dans tout le lycée. Pourtant, au début, elle pensait que c’était une installation des élèves d’art plastique et n’avait pas idée que son message allait être diffusé. Faudrait-il alors rajouter plus d’explications et des mises en garde du type « Pas d’insultes » ? « Surtout pas, ca pourrait nous donner des idées » prévient-elle.

La possibilité d’un apprentissage citoyen ?

Malgré les perturbations inattendues et presque continues provoquées par le micro, nous décidons de pousser l’expérience jusqu’au bout. Cette décision est le fruit d’une concertation entre les résidents. Nous le le débrancherons pas. Au bout de quelques jours, quelques semaines, croyons-nous, les lycéens vont apprendre eux-mêmes à s’en servir. Le proviseur n’aura pas eu cette patience. Le micro disparaît au cours de l’après-midi, sur sa décision.

Il se laisse cependant convaincre de le réinstaller, mais cette fois-ci dans le bureau de la vie scolaire. Lui aussi croit que ce dispositif peut être l’outil d’un apprentissage citoyen. Sous le regard des surveillants, les lycéens auront peut-être un usage plus réfléchi du micro.

Le test d’aujourd’hui aura été riche d’enseignements. La démarche de la 27e Région peut être mal perçue par certains usagers du lycée. Venus de l’extérieur, sans expérience du lycée, avec une démarche résolument créative, les résidents s’imposent et bouleversent. Mais cette façon de fonctionner à tâtons, en restant en permanence à l’écoute des habitants du lycée, sans craindre de proposer des projets qui ne trouveront pas leur forme idéale d’emblée, a la capacité de réveiller l’envie d’expérimenter au lycée.

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Une réponse à “Un micro mis à la disposition des lycéens dans le hall de l’établissement

  1. En fait je ne suis pas très choquée par les messages des lycéens, je ne vois pas trop le problème, c’est ça la vie lycéenne… Mais effectivement peut-être que le mettre dans le bureau de la vie scolaire est un bon deal.

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